Une Antigone en «crisse»: entrevue avec Sarah Berthiaume pour «Antioche»

par | 1 novembre 2017

Pour Antioche, sa toute nouvelle création, Sarah Berthiaume renoue avec l’une de ses héroïnes: Antigone, une résistante contre l’ordre établi.

Sarah Berthiaume, cr. Jérémie Battaglia

Depuis ses premiers pas professionnels, Sarah Berthiaume revendique une soif d’absolu dans le jeu, la mise en scène, mais surtout l’écriture. Qu’elle incarne une adolescence myope prête à s’abimer les yeux pour séduire un voisin optométriste dans Martine à la plage de son ami Simon Boulerice, qu’elle collabore avec Dave St-Pierre pour Moribonds (texte qu’elle a signé), qu’elle confronte quatre filles vivantes à des Villes Mortes, ou encore qu’elle scrute la cyberpornographie dans P@ndore, la femme de théâtre préconise les êtres prêts à briser les règles ou interdits.

Récemment d’autres créatrices contemporaines québécoises ont été portées par la rébellion de la fille du roi Œdipe et de la reine Jocaste. Nathalie Boisvert l’a transposé avec ses deux frères dans les soubresauts de la grève étudiante de 2012 dans la pièce Antigone au printemps, alors que Louise Cotnoir a écrit le très fort roman Le Frère d’Antigone. Pourtant, l’affection de Sarah Berthiaume pour cette figure de la mythologie grecque vient depuis longtemps. «C’est mon personnage préféré. Si quelqu’un me demandait le rôle de mes rêves, je répondrais celui-ci. J’ai joué un extrait de l’Antigone de Jean Anouilh pour mes auditions à Sainte-Thérèse, et plus tard aux auditions du Quat’Sous. Antigone m’accompagne depuis ce temps», confie-t-elle, en un après-midi ensoleillé dans un petit café près du Métro Jarry.

L’histoire d’Antioche se penche sur trois protagonistes féminins, trois filles «emmurées vivantes» qui cherchent à fuir. Jade fait des rencontres sur Internet pour trouver un sens à sa vie et cherche à avoir un «beau cul». Sa meilleure amie Antigone, morte 2500 plus tôt, tente de faire jouer son histoire par la troupe de l’école secondaire. La mère de Jade, Inès, s’ennuie dans sa maison de banlieue. En toile de fond, l’ombre d’Antioche, ville de Turquie qui symbolise ici la brèche temporelle entre l’Orient et l’Occident, plane. Après une précédente création, Les Haut-Parleurs de Sébastien David avec une dynamique plus masculine, le Théâtre Bluff l’a approché en lui donnant carte blanche. «Je n’ai eu aucune contrainte pour le sujet, mais la compagnie voulait une distribution exclusivement féminine», précise-t-elle.

L’image d’Antigone a rejoint pour elle l’actualité avec le départ de huit jeunes radicalisés du Collège de Maisonneuve. Cette situation lui permettait de parler du désarroi d’une certaine jeunesse, mais aussi de leur famille. «J’ai porté très tôt un regard sur les parents, souvent des immigrants dont les enfants décident de partir combattre dans des régions qu’ils ont quittées pour un avenir meilleur.» Or, l’auteure tenait à éviter certains pièges de pièces pour adolescents avec des parents «représentants de l’autorité plate» et leurs enfants traités comme des «clichés de jeunesse contestataire. Ici, la mère est une femme plus libérale, en colère contre l’intégrisme religieux. Je ne voulais pas que les ados prennent nécessairement pour les jeunes filles.»

Dans la construction de sa partition, Sarah Berthiaume a délaissé des discours sur la radicalisation pour aller davantage «vers l’utopie» («je suis allée du comment au pourquoi»), à l’image de ses êtres qui veulent «un monde idéal, pur». Pour y parvenir, elle a imaginé deux personnalités divergentes chez les deux copines plongées dans une société consumérisme. Jade est une adolescente aux prises avec des doutes sur son identité physique «à une période de sa vie où tout est en contradiction. Antigone porte 2500 ans d’histoire derrière elle. Elle est la fille groundée, l’équivalent de la weirdo de l’école secondaire qui se fout du regard des autres.» Par ailleurs, son sentiment d’inadéquation avec la société la rapproche des êtres gravitant dans les œuvres précédentes de l’artiste, dont Yukonstyle. «Dans mon écriture, il y a toujours l’idée de la fuite.»

Pour rendre plus tangibles les enjeux de la pièce, le Théâtre Bluff a organisé des ateliers avec des étudiants du Cegep Montmorency. Des échanges en collaboration avec le Théâtre de la Rubrique de Jonquière ont également eu lieu avec des adolescents de la région. «J’ai montré sur Pinterest la photo d’une fille avec un regard magnifique, lors d’un atelier d’écriture. L’une des participantes la connaissait. Tout était de la fiction pour moi, j’ai donc appris à grappiller le réel avec soin».

Le choix de la distribution (Sharon Ibgui, Sarah Laurendeau et Mounia Zahzam) s’est effectué entre le metteur en scène Martin Faucher et la dramaturge. «Nous avons une belle équipe qui s’est impliquée très tôt dans le processus, qui a fait corps avec un spectacle qui est vraiment le leur.» Sous les traits de la célèbre Antigone, Sarah Laurendeau avait déjà porté à la scène les mots de Berthiaume lors d’une édition des Contes urbains. «C’est une Antigone très rock, une punk qui interprète une chanson de Lana Del Rey». Cet enchevêtrement du tragique et de la culture populaire se répercute aussi dans une allusion à Grease. «Je cherchais la quintessence de la vacuité du discours aux yeux d’Antigone, le type d’école qu’elle déteste. Pour elle, j’ai pris comme modèle la série télévisée d’animation Daria.» Par ailleurs, même Carrie, autre visage mythique de l’adolescence, s’immisce dans la trame d’Antioche par son incarnation parfaite du «bal des finissants avec le feu qui pogne et le désir de fuite». Cette métaphore de l’horreur tend surtout un miroir à une société peu stimulante. «À d’autres époques, il y avait l’engagement politique. Maintenant, les jeunes doivent souvent prendre la société telle qu’elle est. Il existe encore de grandes causes, mais l’individualisme et le vide spirituel priment souvent désormais.»

Crédit Angelo Barsetti, Design par Épicentre

Malgré la noirceur qui traverse Antioche, Sarah Berthiaume apprécie les retrouvailles avec Martin Faucher pour leur troisième collaboration, après Yukonstyle et Villa Dolorossa de Rebekka Kricheldorf (qu’elle a adaptée en français). Leur complicité artistique s’est manifestée beaucoup dans l’exploration d’une langue oscillant entre le réalisme et le lyrisme, un mélange «difficile au premier abord à digérer. Si tu joues que le réalisme, le résultat ressemble à un téléroman. Il faut comprendre de manière organique le ludisme.» Jouant sans cesse sur les antagonismes, la pièce tentera d’interpeller un public «intransigeant auquel tu ne dois jamais parler de manière tiède.» Car Antioche explore la colère d’une fille «en crisse, emmurée vivante. J’espère avec elle briser des petits murs pour que nous apprenions à nous dresser, quand il est nécessaire, contre notre cité.»

Antioche du 7 au 25 novembre 2017 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.