Anti-conte trempé de vitriol et de Pepsi : entrevue avec Valérie Dumas et Marc-Antoine Larche de «Javotte»

par | 26 mars 2015

par Olivier Dumas

Un jeudi en fin de matinée avec une température frisquette à l’extérieur, le Collectif les Casseroles s’active bien au chaud dans la salle de répétition du Théâtre Denise-Pelletier. Nous sommes à quelques jours de la première de Javotte, d’après le roman du prolifique Simon Boulerice. Dans la cuisinette, deux de ses interprètes Valérie Dumas et Marc-Antoine Larche expriment leur fébrilité et leur ferveur à rendre palpables les tribulations d’une adolescente du 21e siècle. « Le défi de porter à la scène une voix et un texte original nous allume » confient-ils, sourires en chœur.

javotte2Transposition astucieuse du mythe de Cendrillon à notre époque contemporaine, l’histoire de Javotte raconte les aventures et mésaventures d’une fille du même nom qui vit dans une petite ville au sud de Montréal. L’anti-héroïne, « jeune et pas jolie » perd son père dans un accident de voiture. Elle vit avec sa mère et sa petite sœur Anastasie. Le bal des finissants arrive à grands pas. Mais contrairement aux versions de Perrault ou des frères Grimm, aucune fée marraine ou aucun oiseau ne l’aidera dans sa quête d’un prince charmant romantique. L’image de celui-ci se multiplie plutôt en deux figures masculines qui apportent à la «petite reine de banlieue» bien des sensations fortes, mais pas de mariage avec une fin heureuse et beaucoup d’enfants.

La signature de Boulerice se décline à chaque instant, sucrée comme de l’Orange Crush entre deux vers d’oreilles (dont I Want It That Way des Backstreet Boys) et assaisonnée de sarcasme sur le monde environnant. La musique de Navet Confit parodie le stéréotype du boys band dans le dance-pop Combien je veux être avec toi. Pour Valérie Dumas, la forte parole féminine se conjugue au souhait « de faire vivre au spectateur une expérience avec quelqu’un qui défonce des murs et se rend dans des zones interdites où nous n’osons même pas aller. » Son comparse renchérit sur la personnalité théâtrale de Javotte (l’une des deux demi-sœurs antipathiques de Cendrillon dans le conte traditionnel). « Elle met elle-même en scène des aspects de son existence. Comme une ado typique, elle n’est pas toujours cohérente et veut s’identifier à une gang tout en gardant sa marginalité. Elle forge sa propre méchanceté pour se venger de la mort de son père. C’est également une ambitieuse qui se permet de coucher avec le père d’une amie et le frère d’une autre, mais en même temps qui crie  sans cesse après sa petite sœur ».

La transposition scénique entraîne le bouquin ailleurs tout en préservant la dimension du journal intime. « Javotte parle directement au public. J’aimerais que le public ait l’impression de lire le livre pendant le spectacle, comme s’il en tournait les pages. La ponctuation des contes de fées est présente, de même que ses dimensions dangereuses. Dans la version de Perrault, les deux sœurs vont jusqu’à la mutilation de leurs pieds pour l’amour du prince », confie Valérie Dumas. Marc-Antoine Larche précise que le mariage « bouleversant » entre l’humour et le drame en fait « une tragédie moderne collée au présent » avec une image crue de la fille-femme aux prises avec son entourage et sa mère au tempérament bourgeois.

javotte1Dans cette série de tableaux colorés où l’authenticité se heurte sans cesse aux apparences trompeuses, les comédiennes et le comédien ont essayé tous les rôles, pour établir un casting éclairé. L’équipe a fait passer des auditions pour trouver la Javotte idéale ; Gabrielle Côté a gagné le gros lot. Valérie Dumas incarne Anastasie Tremaine, « la souffre-douleur de la famille qui cherche à se distancier de sa grande sœur tout en voulant lui ressembler. Son père apportait du soleil à son existence. Javotte demeure sa seule bouée de sauvetage, même si celle-ci la vire de bord sans cesse. » L’œuvre initiatique Le Grand cahier d’Agota Kristof a influencé la construction du personnage. « Anastasie se bâtit à l’intérieur, comme une petite lumière, contrairement à sa grande sœur qui a comme credo sois cruelle et la vie sera plus facile. Elle veut prendre soin de l’autre ». Sa « tortionnaire fraternelle » lance même avec raillerie dans le récit que « le problème avec Anastasie, c’est qu’elle a trop d’empathie. »

Marc-Antoine Larche, l’unique acteur d’une distribution presque exclusivement féminine (Caroline Gendron, Lyne Lefort et Émilie-Lune Sauvé complètent la distribution) se glisse dans la peau des deux présences masculines antagoniques, tous deux amants de l’anti-héroïne : Luc Harvey et Stéphane Marchand. « Luc se complaît dans son image de prince charmant musclé, joueur de basketball conscient de son effet sur les filles. Stéphane a fait la guerre, a eu un accident, porte en lui des mystères. » Par ailleurs, les apparitions de ce dernier dans le spectacle s’effectuent à partir de jeux d’ombres. « Il est comme un cadeau pour Javotte qui en prend plein la gueule tout au long de la pièce », lance-t-il dans un éclat de rire.

L’humour « bon-enfant » de l’auteur, comédien et chroniqueur à la radio continue de subjuguer les deux artistes bien des mois après le début du premier laboratoire de création. « Dans ses textes, il y a toujours la twist où le quotidien devient magique tout en restant très cru comme dans Martine à la plage ou Jeanne Moreau a le sourire à l’envers sur l’anorexie d’un garçon. C’est à la fois rafraîchissant et peu commun », confie Valérie Dumas. Marc-Antoine Larche dévoile que même si le metteur en scène Jean-Guy Legault a ajouté « ses propres couleurs » et possède également, comme l’écrivain, « la culture populaire dans le tapis », « j’ai le feeling que Simon est là dans cet objet magnifié, cet univers fleuri avec beaucoup d’expressions québécoises ».

Pour la présente création, la figure de l’intrépide protagoniste canalise parfaitement l’esprit exalté de notre époque. « Javotte représente une sorte d’hipster qui boit du Pepsi, écoute Perfect Day de Lou Reed tandis que sa sœur préfère Toxic de Britney Spears. Elle consulte Wikipédia, se fait des bains de fraises », précise Marc-Antoine Larche. En songeant à Kurt Cobain, l’une de ses références d’adolescent, il ajoute que sa désillusion face au destin demeure symptomatique d’un univers surchargé. « Comme Miley Cyrus, elle se dit je veux être vivante, à force courir ». Avant de retourner pour un autre enchaînement, Valérie Dumas ajouter y percevoir un miroir coup-de-poing, alors que « des études montrent que les jeunes vivent une sexualité de plus en plus précoce ». Dans une discipline artistique où le visuel domine, « l’impact des mots reste encore plus fort ». La comédienne précise que Javotte ne correspond pas à un « show d’ado trash », mais aux péripéties fantaisistes d’une future adulte qui garde sa naïveté. « Elle prétend que sa vie ne l’a jamais convaincue de rien de grandiose, s’accroche à de petites choses et se relève d’une épreuve en performant devant un ventilateur en marche If I Could Turn Back Time de Cher ».

Javotte, du 25 mars au 11 avril 2015, à la salle Fred-Barry

Une réflexion au sujet de « Anti-conte trempé de vitriol et de Pepsi : entrevue avec Valérie Dumas et Marc-Antoine Larche de «Javotte» »

  1. Diane Goudreau

    J’ai adoré la pièce
    le talent des comédiennes étaient exceptionnels .
    La JAVOTTE (Gabrielle Coté) est absolument
    spectaculaires ses passages de douce a maquiavélique, ses expressions faciales
    sont géniales, crédibles on est pendu a ses lèvres .
    Je n’ai pas vu le temps passé.
    A VOIR

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