Angela et la chute des masques : entrevue autour de Macbeth

par | 22 septembre 2015

par Olivier Dumas

Angela Konrad est catégorique : le Macbeth de Shakespeare « magnifié » par la tradaptation poétique de Michel Garneau est un « chef d’œuvre » auquel elle a voulu s’attaquer sur les planches de l’Usine C.

Affiche du spectacle

Lors d’une rencontre l’hiver dernier avec Dominique Quesnel, celle-ci m’avait confié « qu’Angela avait capoté » en découvrant l’univers shakespearien sous la plume de Michel Garneau. Depuis, l’admiration perdure pour ce « choc esthétique » conçu dans les années 1970. Assise sur la terrasse de la Cinémathèque québécoise un jeudi midi sous une température clémente, Angela Konrad explique ce « coup de foudre » pour cette version contemporaine du classique de l’auteur d’Othello. « Avec Garneau, nous ressentons toute l’essence de Shakespeare dans une écriture qui élève la langue québécoise et qui scrute de près les enjeux politiques de l’époque. C’est l’une des plus belles traductions de l’œuvre sinon la meilleure. Je n’ai jamais retrouvé le même souffle dans une autre adaptation », raconte-t-elle en soulignant son verdict sévère sur d’autres versions en français jugées « prudes et édulcorées ». La pédagogue de l’UQAM précise sa pensée avec l’aide de la « brillante analyse » écrite par Paul Lefebvre et de Bernard Andrès dans la revue Jeu parue quelques mois après la création de la production, le 31 octobre 1978. « Les auteurs constatent que Garneau a accompli là un théâtre de l’évocation si proche de l’original qu’il en reproduit la puissance poétique. La langue complexe dans toutes ses couleurs baroques, symbolise le monde dans toute sa bizarrerie. J’ai compris que quelque chose m’avait manqué au moment de sa découverte, un peu comme la Madeleine de Marcel Proust ».

Avec ses allures de « bricolage », la matière textuelle s’accompagne du défi de rendre le jeu des acteurs dans tout son éclat. « Il s’agit de ma première expérience où je ressens à la fois un profond respect de la partition et une grande liberté dans l’expérimentation ». La performance doit faire entendre les répliques « dans toutes leurs couches » afin d’en véhiculer les images fortes. « La mise en scène égale une mise en signe qui déconstruit les illusions. Elle n’oublie jamais la mise en abîme ». Pour accentuer la transgression dans les relations humaines, Angela Konrad a confié à des hommes les rôles des trois célèbres sorcières. Par leur esprit maléfique, ces créatures subliment les joutes politiques et « deviennent une machine qui manipule Macbeth et sa femme ». Pour bien saisir le sens des mots et des enjeux dramatiques, la femme de théâtre originaire du pays de Goethe s’est entourée de Marie-Claude Lefebvre à la voix et diction. « Sans elle, cela aurait été une imposture avec mes oreilles allemandes », lance-t-elle entre deux éclats de rire.

Malgré la distance entre l’époque dépeinte par Shakespeare et notre siècle, le propos illustre « parfaitement les abus de pouvoir » et l’acuité du dramaturge pour sonder les « mystères des êtres humains ». Le seul écart par rapport à la version de Garneau constitue l’insertion d’un écrit de l’acteur et metteur en scène français Jean Vilar. « À force de jouer Macbeth, il est devenu hypocondriaque, il a beaucoup souffert ». Car les astuces pour conserver le trône n’occultent aucunement la défaite. « Les personnes se dépensent pour jouir de leurs efforts. Mais c’est toujours à reconquérir, et malgré l’accumulation, ils tombent finalement dans le vide ».

Photo promotionnelle pour Macbeth

La figure du couple mythique, notamment Lady Macbeth, confère à la tragédie une dimension psychologique considérable. « Freud a développé un intérêt pour cette femme qui souffre de somnambulisme. Lady Macbeth constitue un mystère et une illustration frappante de la déchéance. Dans le cours de l’histoire, elle quitte momentanément les lieux. Pendant son absence, les hommes font des affaires. À son retour, elle est devenue folle ». Et comme certaines œuvres imposent d’elles-mêmes les acteurs et actrices, Dominique Quesnel et Philippe Cousineau (« qui ont été mes premières amitiés à mon arrivée à Montréal ») constituaient donc le tandem idéal pour rendre les dimensions complexes du duo maudit. « Dominique nous entraîne toujours dans des directions diverses. Elle se rend toujours là où on ne l’attend pas. Je ne sais même pas encore jusqu’où elle ira dans l’antagonisme de sa Lady Macbeth prise entre le masque social et l’abîme intime. Une femme s’écroule et nous ne pouvons pas ne pas être touchés par son sort ». Angela Konrad parle même d’une canalisation d’énergie « à la Quesnel », c’est-à-dire la capacité pour un interprète « de marcher comme un funambule sur un fil et de montrer avec force toutes les dualités dans une interprétation. Je n’ai jamais travaillé avec une actrice qui possède un tel sens du plateau, et cela dans une générosité totale. C’est une force de la nature ». Son partenaire de jeu mérite également sa part d’éloges. « Philippe dévoile une « énergie différente qui complète parfaitement celle de Dominique. Son Lopakine dans Variations pour une déchéance annoncée, tout comme son Mickey dans Auditions, Me Myself and I et son Macbeth démontrent des facettes impressionnantes de son registre d’acteur ».

Reconnue pour sa fusion de disciplines artistiques (l’apport des voix d’Amy Winehouse dans Variations et de Janis Joplin dans Auditions, par exemple), Angela Konrad s’est ici replongée entre autres dans différentes réincarnations du mythe shakespearien et dans ses artistes de prédilection. Elle s’allume en parlant de l’adaptation au 16e siècle par le cinéaste japonais Akira Kurosawa dans Le Château de l’araignée. Du Macbeth d’Orson Welles, elle « adore sa vision », qui se juxtapose à l’une de ses influences marquantes, soit le peintre belge James Ensor qui l’éblouit « avec ses masques comme symboles de mort ». Par ailleurs, pour ses admirateurs, Angela Konrad ne compte pas présenter une vision « muséale » de la pièce. « Je suis encore à effectuer des tests. Il y aura de la musique expérimentale, de la musique bruitiste (du « noise »). J’écoute en ce moment du Patti Smith qui sera probablement présente d’une manière ou d’une autre », laisse-t-elle entendre, mystérieuse.

Par contre, la facture hétéroclite de son travail ne dissimule pas sa priorité aux artistes qui représente le cœur de toutes ses exécutions scéniques. La dynamique collective respecte donc les sensibilités individuelles. En plus du duo composé de Quesnel et Cousineau, Olivier Turcotte, Gaétan Nadeau et Alain Fournier complètent ici la distribution. Pendant la résidence de sa compagnie La Fabrik à l’Usine C, la fidélité à certains interprètes doit « couler de source », mais sans rien « figer » pour autant. « J’espère construire sur une longue durée, malgré le manque de ressources nécessaires à la fondation d’une troupe permanente. Je me permets d’y rêver par contre. Car c’est une joie de travailler avec ces gens. Je le reçois comme un cadeau que l’on se façonne ». Avant son départ, Angela Konrad tient à faire reconnaître publiquement le soutien de son université à la composition de ce Macbeth singulier. « Mes projets ont pu voir le jour grâce à des subventions de l’UQAM. Et je veux que les gens le sachent ».

Macbeth, du 29 septembre au 10 octobre 2015, Usine C

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Olivier Dumas

A propos Olivier Dumas

Entre la ferveur, la curiosité et l’interrogation, Olivier Dumas veut toujours porter un regard empreint de passion, ludique ou engagé, sur cet art qualifié trop souvent d’éphémère. Il suit le théâtre depuis l’âge de douze ans, il a maintenant presque le triple. C’est en 2004 qu’il prend la parole à CHOQ.FM et la plume au Montréal Campus pour témoigner de son amour indéfectible pour les arts de la scène. À MonTheatre.qc.ca, il souhaite poursuivre son désir de s’émouvoir, de critiquer sans complaisance et d’approfondir l’un des derniers lieux susceptibles d’extirper l’humain de ses certitudes, de ses zones de confort. Journaliste, recherchiste, futur archiviste et bête curieuse de tout, Olivier croit au pouvoir rédempteur de l’art dans une société trop souvent dégueulasse pour les âmes sensibles.