A View from the Bridge : spirale implacable

par | 28 mars 2015

Par Daphné Bathalon

nt_live_avftb_a5_jpegs_landscape_003-awNouvelle séance de théâtre au cinéma avec National Theatre Live, nouvelle expérience. Après avoir notamment exploré la nature monstrueuse de l’homme (Frankenstein) et  être parti à l’aventure sur une île au trésor (Treasure Island), le NTLive nous propose cette fois A View from the Bridge, de l’auteur américain Arthur Miller (rarement monté de ce côté-ci de la frontière). La pièce, écrite dans les années 1950, porte sur l’enfermement et le manque d’horizon d’une certaine classe de la société, tout en traitant par la bande d’immigration illégale.

Dans un quartier pauvre à l’ombre du pont de Brooklyn, au milieu du 20e siècle, Eddie Carpone vit avec sa femme et la nièce de celle-ci, qu’il élève comme sa fille. Ils s’apprêtent à accueillir des cousins italiens, immigrants illégaux en quête de liberté et d’un peu plus de richesse. Un voisin, avocat, a été témoin du drame qui les guette, et c’est lui qui nous raconte comment l’obstination d’Eddie et son intransigeance ont mené la famille Carpone droit dans un mur. Cette histoire ne finira pas bien, nous voilà prévenus.

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Photo : Jan Versweyveld

Le metteur en scène belge Ivo Van Hove (Tragédies romaines, FTA 2010) démontre à nouveau sa maîtrise du rythme dans ce suspense qui s’égrène tantôt avec lenteur et tantôt s’emballe comme un cheval fou. Toute la production du Young Vic Theatre joue sur cette lourdeur qui pèse comme une chape de plomb sur les protagonistes, le voisinage et leurs relations. Van Hove construit habilement la tension dramatique tout au long de la pièce, jouant des déplacements brusques et nerveux de ses comédiens et de la structure carrée, au sol, dont ils ne peuvent s’échapper. Dans A View from the Bridge, aucun geste n’est innocent et chaque parole menace de faire basculer l’histoire dans le drame en un instant. Subtile et très justement dosée, la bande-sonore de la pièce contribue aussi à cette atmosphère inquiétante, alternant entre martèlement sonore et chants presque liturgiques. Plus que le drame personnel d’Eddie, qui refuse de laisser sa fille se marier avec un des Italiens réfugiés dans leur maison, Van Hove met de l’avant la critique sociale de la pièce de Miller et comment les personnages se retrouvent pris au piège de leur propre inflexibilité et de leur courte vue.

Dans le rôle principal, Mark Strong réussit particulièrement bien à rendre le côté sourdement inquiétant d’Eddie. Dès le début, quelque chose dérange dans sa relation avec sa nièce Catherine. À l’arrivée des cousins italiens, sa façade de bon père de famille, aimant et protecteur, se fissure une première fois. L’acteur tient toute la pièce, d’une durée de 2 heures sans entracte, sur ses épaules, et le fait d’admirable manière. Chacune de ses confrontations avec sa femme, son ami avocat, sa nièce ou les cousins italiens scelle un peu plus le dénouement tragique de l’histoire. À l’instar du pont de Brooklyn, qui, plutôt que de les amener vers ailleurs, leur bouche l’horizon, Eddie est incapable de voir au-delà des limites réduites de son environnement immédiat, même s’il répète à Catherine qu’il veut le mieux pour elle: «Get out of here, of the neighborhood. […] I want you to be at a better place.» Eddie relève peu à peu sa nature de requin, incapable de relâcher sa proie et, au contraire, prêt à tout pour la garder auprès de lui. Son univers étriqué devient carrément étouffant en fin de pièce, alors qu’il se referme sur lui-même comme une boîte étanche.

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Photo : Jan Versweyveld

La scénographie elle-même ne laisse aucune place à l’espoir. La tache lumineuse du plancher immaculé est limitée de part et d’autre par le public et, en fond de scène par un mur noir monolithique, seulement percé d’une porte, tout aussi noire. Quant aux acteurs, ils portent des vêtements ternes et sombres, sauf Catherine, comme si aucune touche de couleur ne pouvait subsister dans ce milieu. L’éclairage vient par moments éteindre encore davantage les couleurs, trompant l’oeil au point de lui laisser croire à une séquence en noir et blanc. L’effet du sang, tache écarlate grandissante sur le sol blanc en fin de représentation, n’en est que plus saisissant.

A View from the Bridge n’a pas pris une ride dans cette production coup-de-poing du Young Vic, et le passage à l’écran pour les besoins du NTLive atténue à peine sa puissance dramatique. Un spectacle à ne surtout pas manquer!

En rediffusion le 2 mai à 12h55 dans certains Cineplex de la région de Montréal. Arrivez tôt ou réservez vos billets à l’avance au cineplex.com. À la représentation du 26 mars, plusieurs personnes n’ont pu entrer dans la salle, faut de place…

Et en passant, les billets pour voir Benedict Cumberbatch en Hamlet, dans la production qui prendra l’affiche à Londres en août, sont déjà en vente (en direct le 15 octobre 2015, en rediffusion les 7, 8, 9 et 11 novembre). Ne tardez pas trop!

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Daphné Bathalon

A propos Daphné Bathalon

Diplômée de l’École supérieure de théâtre (baccalauréat en art dramatique, profil critique et dramaturgie), Daphné Bathalon a été mise en contact tout au long de ses études avec divers types de spectacles vivants. Elle a ainsi pu explorer plusieurs facettes de la représentation. Plus particulièrement intéressée par le théâtre pour enfants, le cirque, l’improvisation et tout objet théâtral explorant la richesse de langue française et des arts visuels, Daphné souffre également de ce qu’on pourrait appeler un appétit insatiable pour les créations éclatées et le théâtre shakespearien (aucun lien!). Critique pour MonThéâtre depuis 2008, Daphné a aussi publié quelques textes dans la revue Jeu. Depuis quelques années, sa couverture théâtrale pour MonThéâtre s’est étendue aux festivals de théâtre à Montréal et à l’étranger. Elle est devenue membre de l’Association des critiques de théâtre du Québec en 2011.