FTA 2010 - The dragonfly of Chicoutimi

Texte : Larry Tremblay
Mise en scène : Claude Poissant

Critique de Daphné Bathalon

Absent des scènes québécoises depuis que le comédien Jean-Louis Millette avait incarné de mémorable manière le personnage de Gaston Talbot, The dragonfly of Chicoutimi adopte, pour cette mouture 2010, la forme d’une pièce chorale. Le metteur en scène Claude Poissant a pris le parti de diviser ce long monologue en un texte pour cinq comédiens. Chacun interprète une facette de cet homme qui, après une période d’aphasie survenue à la suite d’un cauchemar, se réveille en ne parlant plus qu’anglais. Il s’exprime par petites touches successives, revenant sur ses pas, rajustant quelques éléments de son récit. Ainsi, cinq voix s’entrechoquent et s’entremêlent pendant les 75 minutes que dure la représentation. Bien vite, on réalise qu’elles parlent un anglais étrange, peu naturel et calqué sur la syntaxe française.

On ne sait jamais ce qui est vrai de ce qui est faux dans le récit de Gaston Talbot, il passe en effet son temps à affirmer une chose, puis à se rétracter quelques minutes plus tard. Ainsi, si d’emblée il nous affirme : « I travel a lot », il admet ensuite qu’il n’a jamais quitté Chicoutimi et qu’il a dit cela pour rendre son histoire plus intéressante. Cette contradiction au sein même du personnage est ici soulignée par le profond clivage entre les différentes versions de Gaston ainsi que par leur séparation physique. La vérité n’a finalement aucune importance, car c’est d’abord avec lui-même que Gaston cherche à reprendre contact.

Séparés par des cloisons, les Gaston sont confinés dans leur univers étriqué : un cadre décoré à leur image et qui, dans le noir, semble suspendu au milieu de nulle part. Tout en étant statique, du fait de la scénographie « en boîtes » signée Olivier Landreville, la mise en scène de Poissant nous donne pourtant une impression de mouvement par des jeux d’éclairage vifs et colorés provenant de différentes sources. Et, bien qu’il n’y ait d’abord aucun contact physique entre les comédiens, il y a clairement interaction entre les versions de Gaston tout au long de la représentation grâce au découpage précis du texte et à son enchaînement très efficace. Le rythme est excellent ; la partition pratiquement sans accroc.

Une grande part de la réussite de cette nouvelle proposition revient aux acteurs. Outre le grand travail de groupe nécessaire à ce genre de production, une telle chorale exige précision et maîtrise du texte, ce dont toute la distribution fait preuve. Encore plus important, même si le personnage est subdivisé en cinq caractères, aucun ne verse dans le cliché, l’interprétation est juste, bien dosée, le jeu de l’un venant souligner celui de l’autre dans une parfaite synchronie.

Qu’on ait vu Millette dans ce rôle extraordinaire ou qu’on soit de ceux qui n’ont pas eu cette chance, la proposition audacieuse de Poissant se révèle une expérience pertinente, différente, mais tout aussi forte que celle de 1995. The dragonfly of Chicoutimi porte indubitablement la marque du Théâtre PàP et c’est tant mieux!

01-06-2010